Fusains

L'obsession douce. Encore un texte, encore un qui est long. Voilà^^

***

Et le monde devint noir.

Je me sentis, comme détachée de ce corps, respirer de plus en plus vite, et chanceler. La lumière quitta mes yeux pendant un instant, tandis que la faiblesse montait en moi. Née, semblait-il, au creux de mon estomac, elle occupait mes veines l’une après l’autre à une vitesse vertigineuse, jusqu’à ma gorge, qu’elle enveloppait, serrait de plus en plus fort. Je m’agenouillai.

« Ça va ? Mademoiselle ? »

Hypoglycémie. Le mot avait glissé de mes lèvres en guise d’explication et d’excuse. Puis il avait résonné dans mes membres tremblants, comme si la faiblesse enfin nommée le scandait au rythme de ma pulsation sanguine. Hypoglycémie. Ce n’est rien, ça m’arrive souvent. Le soleil, oui. Je vais aller m’asseoir là-bas. Je vous assure. Merci, monsieur.

La nausée, provocante, effleurait mes lèvres. J’arrachai mes mains de l’asphalte brûlant, dont mes paumes gardaient l’empreinte, et fouillai ma poche. Puis je déballai le sucre enveloppé de papier, difficulté pour mes doigts fébriles, et le croquai violemment. Debout. Lente fonte du sucre dans ma bouche pâteuse, sèche. Je fis quelques pas et me laissai tomber sur un banc, à l’ombre. Garder la tête baissée pour l’empêcher de tourner.

Assise, courbée, les coudes posés sur mes genoux, en essayant de respirer de plus en plus lentement, je sentis monter en moi un sentiment qui m’était maintenant familier. Une lueur de triomphe. Tandis que mon souffle franchissait l’espace entre mes lèvres sèches, elles s’étiraient en un faible sourire. Hypoglycémie. Elle n’avait plus aucun secret pour moi, maintenant. Ces crises, je savais les provoquer. Ce soleil, un ou deux vêtements de plus que nécessaire, et surtout sortir à jeun, marcher vite, respirer plus vite encore… le sucre commença à faire son effet. Pensive, je mangeai un second carré. La jubilation, insensée, s’évanouissait doucement, en même temps que la faiblesse et les tremblements.

Toujours trop égarée pour bouger, comme à chaque fois, je fixai la rue, qui blessait par son éclat mes yeux fatigués, cernés. C’était déjà la deuxième fois, cette semaine, que je m’effondrais au milieu de la voie, soudain abandonnée par toute force vitale. De plus en plus souvent, comme un papillon de nuit attiré par la lumière, je provoquais la crise, jamais satisfaite tant que je ne m’étais pas sentie en équilibre au bord du gouffre, et prise de vertiges. En cet extrême moment de faiblesse, j’avais l’impression de pouvoir retrouver mon frère, de le toucher du bout du doigt. Mais dès que l’étourdissement était passé, et que la chaleur de l’air environnant devenait insupportable, je regrettais encore plus amèrement son absence, je désirais plus que jamais me retrouver à ses côtés, dans cette chambre désertée, fraîche, et sa pénombre rassurante de volets mi-clos.

La chambre de mon frère était un lieu qui m’avait toujours intimidée ; sans raison lorsque j’étais enfant, puis, en grandissant, parce que j’y voyais une partie de lui que je trouvais trop intime, et les stigmates de sa douce folie. Je commençai à y passer beaucoup de temps à seize ans, quand lui en avait dix-huit. Au fur et à mesure que les rivalités et querelles propres aux frères et sœurs disparaissaient avec notre âge, je me sentais de plus en plus attirée par la simple vision de mon frère, un crayon entre les doigts. Il passait des heures, chaque jour, à dessiner, si bien que ses murs étaient couverts de feuilles punaisées les unes sur les autres, le sol envahi de piles de croquis inachevés. Je l’avais vu utiliser tour à tour des supports et des outils très différents, mais avec un résultat toujours constant : du noir, du gris, et du blanc. Des corps, des visages. Quand je m’appuyais, parfois, dans un angle du mur, feuilletant sur mes genoux l’une de ses piles de feuilles, il s’asseyait en face de moi, avec dans les mains du papier rigide et du fusain. Au début, je refusais qu’il me dessine. Je me hérissais, grimaçais, quittais la chambre ; il insistait et nous nous disputions encore. Mais un jour il a sorti d’autres dessins d’un tiroir, et me les a tendus avec un sourire comme attendri par mon caprice. « Tu sais, petite sœur, je n’ai pas besoin de te regarder pour te dessiner. » Je vis mon visage répété sur les feuilles volantes, je me vis assise, allongée, en train de lire, parfois seulement mes mains ou mes yeux. J’acceptai alors d’être son modèle pour ce dessin au fusain, qu’il ne termina jamais. Il multiplia les traits, les uns sur les autres, grommelant que j’étais un meilleur sujet quand il me croquait à la dérobée ; je me moquai de lui, le narguai, le prétendis intimidé, jusqu’à ce qu’il strie ma joue de coups de fusain, que je lui rendis en ouvrant un tube de gouache noire qui traînait à terre. Quelques minutes plus tard, la feuille cartonnée était noire de peinture, et nous riions à en avoir mal aux côtes. Depuis ce dessin, je sentais que nous étions devenus absolument confiants l’un dans l’autre.
Il m’emmena souvent dans les gares avec lui. Assis sur un banc, il posait ses pieds croisés sur le bois, et appuyait dans ses bras ses genoux écartés. Puis il regardait les gens passer, s’assoir, traverser les voies, porter leurs valises, et en regardant avec lui je me rendis vite compte d’à quel point ils étaient tous originaux et différents. Soudain, il reposait ses pieds par terre et, un carnet de feuilles blanches sur les genoux, il dessinait de mémoire, au simple crayon, un ou plusieurs personnages que nous avions vus. Quand nous rentrions, il détachait les dessins du carnet, empilait la plupart sur d’autres tas de feuilles, et en choisissait quelques uns qu’il peaufinait avant de les accrocher au mur. Je le suivais et le regardais avec admiration, ou je lisais à côté de lui, mais toujours en silence, trop intimidée par cette confiance qu’il avait en moi, alors qu’il ne montrait ses dessins, et surtout ceux qu’il n’achevait pas, qu’à peu de personnes. Il me laissa même rester, quelquefois, alors qu’il travaillait avec l’un de ses amis pour modèle. J’avais vu son visage encore et encore sur les murs de la chambre et sous les traits du crayon de mon frère, si bien que je fus presque effrayée la première fois que je le rencontrai, en chair et en os. Il s’amusa de ma réaction et n’émit aucune objection à ce que je les regarde faire. Lorsque mon frère faisait un portrait, sa façon de dessiner était très différente de celle que je lui connaissais. Habituellement, il enchaînait les croquis, au crayon, sur des feuilles fines, comme animé d’une fièvre, de quelque chose dont il ne pouvait se libérer qu’en couchant sur le papier ces milliers de visages qui le hantaient en permanence. Mais quand il dessinait son ami, il était plus calme, absorbé par son ouvrage. Il travaillait au fusain, comme lorsqu’il avait essayé de me dessiner moi, et couvrait le papier de traits avec lenteur, en silence. Cela durait parfois plusieurs heures, que son modèle comblait en discutant avec moi, me posant des questions ou me racontant sa propre vie. J’appris que son domaine de prédilection était la photographie, et je restai suspendue à ses lèvres tout le temps qu’il m’expliqua comment il développait ses clichés dans la chambre noire.

Un jour pourtant, je maudis mon manque de réserve, en pénétrant sans frapper dans la chambre de mon frère. Torse nu, il était assis à l’envers sur une chaise, le dossier entre ses bras. Derrière lui, son ami s’affairait en manipulant son dos. J’eus l’impression d’avoir vu quelque chose qui aurait dû me rester caché, et d’avoir brisé cette confiance que nous partagions, lien qui me sembla tout d’un coup mince et fragile. Mais tous deux se contentèrent de me regarder d’un air surpris, dépourvu de colère. Mon frère me fit un signe de tête qui m’invitait à m’assoir sur le lit ; je m’exécutai et il prit ma main dans la sienne. De cette place, je vis enfin son dos : il était hérissé, depuis le bas, de deux lignes d’anneaux métalliques, argentés. Avec des outils qui me parurent effrayants, l’autre perçait la peau pâle pour y fixer deux derniers anneaux, sous les omoplates. Mon frère appuyait son front contre le dossier de la chaise, et serrait ma main plus fort chaque fois que la chair à vif le lançait. Je devais avoir un visage particulièrement inquiet, puisque son ami, le remarquant, éclata d’un rire franc et m’expliqua, tout en désinfectant les lignes de métal : « Ce ne sont que des piercings temporaires. Il les garde un ou deux jours, il les enlève, et il n’y aura même pas de cicatrice. Ne t’inquiète pas, j’ai reçu une formation pour faire ça… Tu ne croyais pas que je vivais de la photographie, quand même… » Il s’arrêta alors que mon frère sursautait violemment. « Désolé, une maladresse » ; et il reprit la désinfection plus lentement. « C’est pour une exposition sur l’aliénation des personnes à la société. Enfin, ceux qui ne s’intègrent pas, qui veulent rester à part, tu vois ? Moi aussi, je trouve que leur thème est mal formulé. Il y aura plusieurs artistes qui vont travailler sur les modifications corporelles. Entre autres. Les tatouages, tout ça… Ce que je fais, là, on appelle ça un corset piercing. Je vais passer ce ruban noir dans les anneaux, et les lacer comme un corset. Ensuite, on prendra les photos. » Tandis qu’il m’expliquait cela, me rassurait, et que je sentais mon frère acquiescer en silence, je remarquai l’appareil argentique posé sur la table de chevet. La curiosité me dévorait. « Je pourrai regarder ? »

Le ruban avait été lacé avec beaucoup de précautions, pour faire bouger les anneaux le moins possible. Normalement, m’expliqua le perceur, on attendait plusieurs heures pour le lacer. Mais la peau de mon frère avait très peu rougi autour des anneaux, et il pouvait en profiter pour le photographier dans le même après midi. Debout en face du mur couvert de dessins, habillé de son seul jean, je le voyais sous un jour nouveau, avec le même regard que celui que son ami tentait de donner aux photographies. Je trouvais soudainement que ses épais cheveux mi longs, sa carrure très frêle, ses omoplates saillantes lui donnaient un air androgyne, voire féminin avec ce corset. Sans voir le résultat des images capturées par la pellicule, je savais qu’elles avaient toutes été prises de dos, qu’elles laissaient parfois apparaître son visage tourné vers l’arrière, ou juste un plan rapproché du ruban noir… On les développerait en noir et blanc, et mon frère les hanterait, personnage blessé tournant le dos à l’objectif, face à des centaines de croquis obsessionnels. Une improbable muse.

De plus en plus souvent, nous passions du temps dans les gares, tous les trois. Assise sur un banc, entre mon frère et son ami, je bavardais avec l’un, tandis que l’autre continuait à scruter la foule, sa conscience toujours fixée sur nous, à l’écoute, protectrice. Il s’asseyait, ces fois-là, le buste rejeté en arrière, un bras posé sur le dossier du banc. Je le trouvais plus serein qu’avant, tandis qu’il suçotait calmement la mine de son crayon, comme si ce tic l’apaisait. J’avais cru cela improbable, mais la finesse de ses traits s’améliorait toujours, les ombres qu’il plaçait sur le papier prenaient un réalisme étonnant. De nouveaux dessins recouvraient, sur les murs de sa chambre, de plus anciens qu’il ne prenait pas la peine d’enlever. Je fis un rêve, une nuit de fièvre : j’entendais sa voix m’appeler de derrière un mur, et j’ôtais affolée les couches de papier, une à une, pour l’atteindre. Cependant, le mur lui-même était composé de couches de dessins, et à mesure que je les arrachais, ils étaient remplacés par d’autres, qui devenaient effrayants, mon visage aux orbites vides, le dos de mon frère lacéré de cicatrices, la gorge de son ami et modèle serrée par un lacet noir.

Je me réveillai en sueur, tremblante et effrayée. Des larmes perlaient au coin de mes yeux et je sentais la naissance de sanglots secouer ma gorge. J’avalai ma salive, lentement, tentant de me calmer. Un bruit de pas dans la chambre voisine m’informa que mon frère ne dormait pas non plus, et je me levai pour le rejoindre. Il marchait, à la lumière de la lampe de chevet. Il s’arrêta quand j’ouvris la porte, mais je devinai qu’il était en train de trier les piles de dessin dispersées à terre, pour poser ailleurs d’autres piles reconstituées. Je lui expliquai que je venais de faire un cauchemar, sans toutefois le lui raconter. Il haussa les épaules et je m’assis sur son lit défait. Son réveil indiquait trois heures du matin. Je lui demandai pourquoi il ne dormait pas. « Insomnie », répondit-il. « Ça fait deux jours que je ne… » ; il ne termina pas sa phrase, porta une main à sa tempe, ferma les yeux. Je bondis du lit, prête à arrêter sa chute, mais il ne tomba pas ; il marcha doucement et s’assit à la place que je venais de quitter. Il marmonna quelque chose pour lui-même. Je compris « J’ai un goût de sang dans la bouche », et le vis prendre un crayon taillé, sur sa table de nuit, pour le suçoter lentement. Ma frayeur nocturne était passée et mes paupières s’alourdissaient. Je dus m’assoir auprès de lui et m’y endormir, et je ne me réveillai que le lendemain matin. Il m’avait allongée, et les draps étaient bordés sur moi. En ouvrant les yeux, je le vis à son bureau, dessinant, portant la mine de son crayon à ses lèvres, tel que je savais que je le verrais toujours, épargné par le temps et les coups du sort.

Pourtant, j’avais tort, et c’est à partir de cette période que tout commença à aller très vite. Après les insomnies, mon frère se plaignit de migraines, puis de maux de ventre. Il n’en parlait qu’à moi et refusait que je prévienne nos parents. Plusieurs fois, je me relevai la nuit, pour le trouver assis sur le carrelage froid de la salle de bains, la tête entre les genoux, tremblant, en proie à la fièvre et aux sueurs froides. Je devais le prendre par la main, comme un petit enfant, pour le ramener à sa chambre et à son lit, où il me retenait jusqu’à s’endormir d’épuisement. Même quand l’insomnie était passée, il me paraissait de plus en plus faible et j’avais l’impression qu’il n’arrivait à s’assoupir qu’en étant à bout de forces, et alors le sommeil dans lequel il tombait était sans repos. Plusieurs fois je le surpris à effleurer les murs de sa main, quand il traversait une pièce ou un couloir, comme pour pouvoir s’y rattraper s’il défaillait. Il dessinait toujours, insistait pour que nous sortions dans les gares, multipliait les croquis et suçotait sa mine inlassablement. Mais je remarquais qu’il faisait des pauses entre deux dessins, frottait les uns contre les autres ses doigts fatigués, les faisait craquer avec une expression douloureuse. J’avais compris ce qui lui arrivait, j’avais fait quelques recherches et confirmé mes soupçons. J’étais effrayée, et un jour, n’y tenant plus, je lui arrachai le crayon des mains et le jetai dans le hall de la gare. Des passants s’arrêtèrent, interloqués, mais repartirent vite, pressés de trouver leur quai. Mon frère me regarda, toujours calme, avec l’air même d’être trop faible pour pouvoir me reprocher quoi que ce soit, l’air d’être au dessus de ces caprices de fille, de gamine. Ou plutôt, la peur me le faisait voir comme tel. « C’est le plomb », criai-je presque, « le plomb dans tes foutues mines, c’est le plomb qui te rend malade ! ». Il me regardait toujours impassiblement, comme étranger à moi, curieux d’entendre la tirade de ce personnage étrange qui se tenait debout dans le hall, au bord des larmes. Ma voix se brisa. « Tu vas te tuer… »

Il se leva de son banc, avec ce franc sourire que j’aimais, celui qu’il avait toujours quand on ne savait pas à quoi il était en train de penser. Il posa une de ses mains sur mon épaule, mais malgré ses efforts je sentis que c’était pour s’y appuyer, s’y reposer. De l’autre main il me caressa les cheveux et joua avec une de mes mèches pendant un instant. « Allons, petite sœur, commença-t-il, ça fait longtemps qu’on ne met plus de plomb dans les crayons. C’était trop dangereux pour les enfants. Je suis juste fatigué, j’ai dû choper quelque chose, mais ça va passer… Tu t’inquiètes trop… ». Ce sourire. Je savais qu’il me mentait et qu’il n’avait pas du tout envie de sourire. Je savais qu’il avait confiance en moi, et que je devais avoir confiance en lui, le laisser faire, que je n’avais pas le droit de briser notre lien. Ni de penser égoïstement que ça ne lui faisait pas de peine, à lui, non, je devais me tenir tranquille et ne pas lui en vouloir. Parce que je savais qu’il ne dessinait pas avec de vagues crayons à papier, mais avec du matériel d’artiste qu’il achetait spécialement, des mines de plomb. Alors je me détournai pour aller ramasser celle que j’avais lancée. Je voulus la porter à ma bouche, devant lui, pour voir son regard effrayé, pour le voir se trahir, s’en vouloir et l’empêcher de continuer à s’intoxiquer, pour qu’il m’arrache le crayon des mains et admette tout. Mais je le lui tendis. « Pardon ». Après coup je ne sus plus qui de nous deux s’était excusé ainsi, mais nous nous étions pardonnés mutuellement, c’était certain.

Mon frère tomba dans le coma un matin alors que nous étions ensemble, lui, son ami et moi. Je me souviens avoir crié, ou peut-être était-ce l’autre. Nos parents, qui étaient au rez-de-chaussée, ont accouru, et leur intrusion dans la chambre me scandalisa, ils n’avaient pas le droit d’être là, chez mon frère, au milieu de ses dessins, de ses petits assassins. C’était un viol. Je ne savais plus vraiment à quoi je pensais, ni ce qui se passait réellement, et l’ami de mon frère me tenait fermement le bras, m’appelait, me secouait. Les sanglots m’empêchaient de respirer et je crus que j’allais m’évanouir, mais je finis par me calmer. Comme ailleurs, détachée de mon corps, j’entendis venir l’ambulance, je la vis partir, tandis que nous restions, tous deux, dans la chambre, désemparés et bêtes. Nous n’échangeâmes plus d’autre mot que des banalités sur mon état, oui, ça allait mieux, il faut fermer la chambre, nous allons attendre les parents ici, ils ne rentreront sûrement pas avant un moment, je reste avec toi. Dans l’après midi, nous pûmes aller à l’hôpital. Mon frère était allongé dans un lit quelconque, branché, tout simplement. Comme endormi. Il faisait chaud dans la chambre, trop chaud, je n’avais rien mangé et je fis ma première crise d’hypoglycémie. Comme je refusais les mains qu'on me tendait, sauf celle de l'ami de mon frère, à laquelle je m'agrippai pour me relever, on considéra que c’était normal, dû au choc, je mangeai un sucre qu’on me donna et feignis d’aller mieux. Nous sortîmes. Les médecins avaient diagnostiqué une intoxication au plomb, trop tard. Il mourut d’une encéphalite dans la nuit.

Je commençai à frissonner sur le banc, à l’ombre du bâtiment. Je me relevai et constatai avec satisfaction que ma tête ne tournait plus, que mes membres me soutenaient. Je commençais à avoir faim. La crise était complètement partie. J’aimais ce contrôle que j’avais de mon corps et la façon dont je pouvais l’affaiblir. Je supposais que cette sensation était proche de celle qu’on pouvait ressentir en s’intoxiquant volontairement, en se sentant mourir de façon planifiée et prévue. Une sorte contrôlée de suicide, peut-être.

Je repris le chemin de chez moi, appréciant sur mes cheveux et mes vêtements noirs, de deuil, la chaleur du soleil. Je passai devant un centre culturel, sous une ridicule banderole blanche, trop grande et mal accrochée, qui signalait « Exposition artistique : l’aliénation de membres de notre société ». À côté de photographies en noir et blanc d’un corset piercing, un grand type debout regardait vers moi. Il m’aperçut, me sourit. Je répondis d’un signe de la main. Après une courte hésitation, j’entrai, comme presque chaque jour. Pour saluer le photographe. Pour parler, avec lui, de son modèle.
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